La question du Karabagh, le début du 20ème siècle. Les racines du Conflit actuel

La Création de l'Azerbaïdjan et ses Revendications Territoriales, 1918

Historiquement, le nom Azerbaïdjan était le nom de la partie septentrionale de l'Iran actuel, à l'ouest, et au sud de la rivière Araxe (qui marque aujourd'hui la frontière entre l'Arménie et l'Iran). Ce nom trouve ses racines dans le royaume historique d'Atropatène qui faisait partie du Royaume de Médie, et plus tard de la Perse (aux environs des 10ème et 6ème siècles avant JC).[19] L'Azerbaïdjan actuel était connu jusqu'en 1918 sous le nom d'Albanie du Caucase.[20] L'Albanie fut plus tard séparée en diverses parties, entre autres les provinces de Shirvan et d'Aran (voir la carte 2).[21] Jusqu'en 1918, les termes "Musulmans", "Turcs du Caucase" ou celui le plus utilisé alors, "Tatars", étaient employés pour désigner ses habitants.[22] Le terme "Musulman" comme terme générique pour les divers groupes ethniques peut aussi être attesté jusqu'à 1921, quand le Bureau Caucasien bolchevique utilisa la formulation qui suit pour décider de l'annexion du Haut-Karabagh à la RSS d'Azerbaïdjan: "nécessaire à l'établissement de la paix entre les Arméniens et les Musulmans."[23]

Carte 2

Le choix du nom Azerbaïdjan en 1918 provoqua la colère du gouvernement de la Perse (l'Iran actuel), qui suspectait que la république n'était autre qu'un outil de la panoplie turque pour réclamer, le moment venu, la province perse d'Azerbaïdjan située à la pointe nord ouest de la Perse, adjacente à la Turquie et à la République d'Azerbaïdjan nouvellement créée. Cette suspicion se trouvait fondée. Les plans des dirigeants ottomans furent révélés, entre autres mentions, dans la citation que fit le général turc Vehib Pacha au cours des négociations avec l'Arménie, qui sera rappelée plus bas dans ce texte. Le professeur d'histoire et spécialiste de l'Orient Bert G. Fragner dit être d'accord avec son collègue Tadeusz Swietochowski lorsqu'il affirme que le nom d'Azerbaïdjan avait été choisi à dessein, avec l'intention de revendiquer plus tard aussi l'Azerbaïdjan iranien..[24] L'historien et spécialiste du Proche-Orient Igor M. Diakonoff déclare que le plus grand parti politique musulman de Transcaucasie, le Parti Musavat, "était persuadé de la désintégration totale de l'Iran à cette époque, comptant sur un moyen simple d'annexer l'Azerbaïdjan iranien à son état. Jusqu'au 20ème siècle, les ancêtres des Azéris d'aujourd'hui étaient appelés Turki tandis que les Russes les appelaient Tatars."[25] Cet argument peut également être corroboré par des tendances similaires dans l'Azerbaïdjan d'aujourd'hui. Un exemple concret est le projet de résolution du Parlement d'Azerbaïdjan du 1er février 2012, qui propose de changer le nom officiel de République d'Azerbaïdjan en celui de République d'Azerbaïdjan du Nord, dans la mesure où les deux tiers du territoire historique de l'Azerbaïdjan sont situés en Iran."[26] La Société des Nations elle-même (c'est l'organisation qui a précédé les Nations Unies actuelles), avait refusé de reconnaître la République d'Azerbaïdjan expliquent ce rejet, entre autres, dans une déclaration: …[l'Azerbaïdjan] semble n'avoir jamais été un état, mais avoir appartenu au lieu de cela à des groupes plus importants tels l'Empire Mongol, Perse et depuis 1813, Russe. Le nom Azerbaïdjan qui a été choisi pour la nouvelle république est aussi le nom de la province perse voisine.[27]

A la place, le gouvernement de Téhéran proposait le terme Azerbaïdjan Caucasien, un terme employé à Téhéran, jusque dans ses déclarations et communiqués.[28]

Le nouveau gouvernement azéri avait également déclaré l'appartenance du Haut-Karabagh et du Zanguezour (une région montagneuse de la province du Siouniq d'Arménie méridionale) à son territoire, mais les Arméniens dans ces deux régions refusèrent d'accepter la souveraineté azérie. Les revendications azéries étaient aussi soutenues par les Turcs ottomans qui se considéraient eux-mêmes comme cousins des Tatars, devenus à présent des Azéris. Aux négociations frontalières avec l'Arménie (1917), le général turc Vehib Pacha mit en avant la position ottomane sur le sujet, qui démontrait que la dévotion des chefs Jeunes Turcs à la création d'un empire turc pan touranien (depuis la Mer Noire jusqu'à l'Asie Centrale) était plus brûlante que jamais:

On voit que la destinée dirige les Turcs de l'Ouest vers l'Est. Nous avons abandonné les Balkans, nous quittons également l'Afrique, mais nous devons nous développer vers l'Est. Notre sang, notre religion, notre langue s'y trouvent. C'est une attraction irrésistible. Nos frères sont à Bakou, au Daghestan, au Turkestan, et en Azerbaïdjan. Nous avons besoin d'une route vers ces régions. Et vous, Arméniens, vous vous trouvez sur notre route. En demandant Van, vous bloquez notre route vers la Perse. En demandant le Nakhitchevan et le Zanguezour, vous obstruez notre descente vers la vallée de la Koura et notre accès à Bakou. Kars et Akhalkalak verrouillent nos routes vers Kazakh et Gandja. Vous devez dégager et nous laisser la place. Le fondement de notre désaccord réside en cela. Il nous faut deux larges avenues qui nous permettent d'avancer nos armées et nous défendre. L'une de ces routes est Kars-Akhalkalak –Borchalu (nom turc de Tiflis)-Zanguezour, qui mène à Gandja; la route vers la vallée de la Koura passe par Sharur-Nakhitchevan-Zanguezour. Vous pouvez rester entre les deux, près de Novo-Bayazid et Etchmiadzin.[29]

Les Arméniens du Haut-Karabagh, cependant, refusèrent de céder, et au lieu de cela tinrent leur congrès de leur côté, au cours duquel ils élurent un Conseil National et déclarèrent leur indépendance sous le nom de Gouvernement du Peuple du Karabagh (18 juillet 1918).[30] Selon les clauses de l'accord de cessez-le-feu de Moudros (octobre 1918), les troupes ottomanes de Transcaucasie furent remplacées par les forces britanniques. L'Azerbaïdjan essayait dès lors d'annexer le Haut-Karabagh avec l'aide des britanniques. Afin de prendre le contrôle en totalité des exportations de pétrole de Bakou (ou plutôt d'empêcher les Bolcheviques de prendre ce contrôle), les dirigeants britanniques firent à la Conférence de la Paix de Paris (1919) tout ce qui était en leur pouvoir pour placer le Haut-Karabagh sous la domination azerbaïdjanaise. Fort d'un tel soutien, le gouvernement de Bakou lança un ultimatum (15 janvier, 1919) au gouvernement du Karabagh pour qu'il reconnaisse la souveraineté de l'Azerbaïdjan. L'ultimatum fut toutefois rejeté par le Congrès du peuple arménien le 19 février 1919. La résolution déclarait entre autres:
Avec insistance, sur le principe de l'autodétermination nationale, la population arménienne du Karabagh respecte les droits du peuple voisin turc et souhaite par cette décision protester contre les tentatives du gouvernement azéri pour écarter ce principe pour le cas du Haut-Karabagh, et ne reconnaîtra jamais la souveraineté azerbaïdjanaise.[31]

L'évocation de cet épisode nous rappelle trop bien à la situation actuelle. Mais en dépit des protestations de la population du Karabagh, les Britanniques continuèrent à soutenir la demande du gouvernement azerbaïdjanais d'inclure le Karabagh et le Zanguezour dans le territoire Azerbaïdjanais, ce que les Arméniens continuèrent fermement à rejeter (déclaration officielle du Cinquième Congrès, le 23 avril 1919).[32] Il faut ici noter un point: le document de 1919 révèle que la population azérie du Karabagh était souvent empêchée d'exprimer son point de vue dans ces congrès sur le futur du Karabagh, et de ce fait n'étaient pas impliquées dans les décisions, mais leurs votes minoritaires auraient pu difficilement changer les décisions prises.[33]

Ayant pris connaissance de la décision du Cinquième Congrès, le gouvernement d'Azerbaïdjan entreprit de conquérir le Karabagh par la force. En juin 1919, l'armée azérie lança une attaque sur le Karabagh tandis que les Britanniques évacuaient les lieux pour laisser leur liberté de manœuvre aux Azerbaïdjanais, tandis que l'armée turque venant de l'ouest avançai.[34] Après une réévaluation de la situation, les Arméniens, cependant, réalisèrent qu'ils ne pourraient résister à un assaut conjugué des armées turques et azéries. Afin de tenter de gagner du temps, ils acceptèrent d'être temporairement inclus dans les frontières de l'Azerbaïdjan jusqu'à ce que les négociations de paix de Paris soient parvenues à une décision finale.[35] C'est ainsi que le Karabagh fut soumis pour la forme à la souveraineté azérie et y resta jusqu'à la soviétisation de la région.

Carte 4

Au cours des mois de mars et avril 1920, une guerre éclair eut lieu entre l'Arménie et l'Azerbaïdjan au sujet du Haut-Karabagh. Initialement, les Azerbaïdjanais y avaient la haute-main mais les Arméniens parvinrent bientôt à retourner la situation à leur avantage. Cela se passait cependant peu de temps avant l'arrivée de l'Armée Rouge: ayant annexé l'Azerbaïdjan à la Russie bolchevique, elle intervînt dans les combats et c'est l'Azerbaïdjan Soviétique qui reprit le contrôle de la région. Les archives soviétiques indiquent que près de 20% de la population de la région périrent au cours de cette guerre (environ 30 000 ), en majorité des Arméniens.[36] Bientôt, l'Arménie elle aussi tomba entre les mains des Bolcheviques (2 décembre 1920). A ce moment là, la République d'Arménie comportait deux régions que Joseph Staline cédera à l'Azerbaïdjan au cours de la soviétisation du Caucase: le Karabagh et le Nakhitchevan (voir Carte 4). Le nom de Nakhitchevan est arménien, mais plusieurs théories existent sur son étymologie (origine). L'une d'entre elle est que le nom signifie "lieu de descente" (nakh-idge-van) et se réfère au lieu d'où Noé est supposé être descendu du Mont Ararat tout proche.[37] Selon une autre, ce nom est composé de la racine "Nakhtch" (nom du pays) et "avan", qui signifie ville en arménien.[38]

Notes

19) Voir par exemple Igor M. Diakonoff and Geoffrey Alan Hosking, The Paths of History (Cambridge University Press, 1999), p. 100; Tadeusz Swietochowski, Russia and Azerbaijan: A Borderland in Transition (New York: Columbia University Press, 1995), p. 69; Ben Fowkes, Ethnicity and ethnic conflict in the post-communist world (Basingstoke: Palgrave, 2002), p. 30.
20) George A. Bournoutian, Two Chronicles on The History of Karabakh: Mirza Jamal Javanshir's tarikh-e Karabakh and Adigozal Mirza Beg's Karabakh-name (Mazda Publisher, California, 2004), p. XV; John Bostock and H.T. Riley, The Natural History of Pliny, Vol. II, London, 1890, p. 27-28; V. Minorsky, Caucasica IV, Bulletin of the School of Oriental and African Studies (University of London, Vol. 15, no. 3, 1953), p. 504.
21) James Bell, A System of Geography, Vol. IV, Glasgow, 1832, pp. 88, 89, 91, 263-264; Ben Fowkes, Ethnicity and ethnic conflict in the post-communist world (Basingstoke: Palgrave, 2002), p. 30.
22) Michael P. Croissant, The Armenia-Azerbaijan conflict: causes and implications (Greenwood Publishing Group, 1998), p. 7, 8. See also Luigi Villari, Fire and sword in the Caucasus (TF Unwin, 1906), p. 20; http://armenianhouse.org/villari/caucasus/fire-and-sword.html); Viscount Bryce, The Treatment of Army Romanians in the Ottoman Empire 1915-16: Documents Presented to Viscount Grey of Fallodon Secretary of State for Foreign Affairs (London: Textor Verlag, 1916), p. 99; http://net.lib.byu.edu/~rdh7/wwi/1915/bryce.
23) Thomas De Waal, Black garden: Armenia and Azerbaijan through peace and war (NYU Press, 2003), p. 130; Tim Potier, Conflict in Nagorno-Karabakh, Abkhazia and South Ossetia: a legal appraisal (Martinus Nijhoff Publishers, 2001), p. 4.
24) Bert G. Fragner, Soviet Nationalism: An ideological Legacy to the Independent Republics of Central Asia, in Willem Van Schendel (ed.), Identity Politics in Central Asia and the Muslim World: Nationalism, Ethnicity and Labour in the Twentieth Century (London, GBR: IB Tauris & Company, 2001); Tadeusz Swietochowski, Russia and Azerbaijan: A Borderland in Transition (New York: Columbia University Press, 1995), p. 69.
25) Igor M. Diakonoff and Geoffrey Alan Hosking, The Paths of History (Cambridge University Press, 1999), p. 100.
26) E.g. see A new name for Azerbaijan?, The Messenger Online, 7 February 2012; http://www.messenger.com.ge/issues/2540_february_7_2012/2540_edit.html
27) League of Nations, Admission of Azerbaijan to the League of Nations: Memorandum by the Secretary-General, November 1920, 20/48/108.
28) Swietochowski, p. 69.
29) Alexandre Khatisian, Hayastani Hanrapetoutian tzagoumn ou zargatsoume [The creation and development of the Republic of Armenia] (Athens, 1930), pp. 70.
30)Nagorno-Karabakh in 1918-1923 A collection of documents and materials, Yerevan, 1992, Document No. 8, p.13.
31)Nagorno-Karabakh in 1918-1923, Document No. 49, P. 79
32)Nagorno-Karabakh in 1918-1923, Document No. 105, p. 162-164
33)Nagorno-Karabakh in 1918-1923, Document No. 378, p. 257
34)Nagorno-Karabakh in 1918-1923, Document No. 172, 180, p. 259, 273
35)Nagorno-Karabakh in 1918-1923, Document No. 214, p. 323-326
36)Great Soviet Encyclopedia, Vol. 1, Chapter: "Nagorno-Karabakh Autonomous Oblast", Moscow, 1939, p. 191. See also Thomas De Waal, Black garden: Armenia and Azerbaijan through Peace and War (New York: New York University Press, 2003), p. 130.
37) See Lloyd R. Bailey, Where is Noah's Ark, (Nashville: Abingdon Press, 1978), p. 102. See also V. Kurkjian, A History of Armenia (New York: Armenian General Benevolent Union, 1959), pp. 1-2.
38) Heinrich Hubschmann, Armeniaca in Strassburger Festschrift zur XLVI Versammlung Deutscher Philolog und Schulmanner (Strassburg: Verlag von KarlTauberner, 1901), Section V, quoted in Lloyd R. Bailey, Noah (Columbia, SC: University of South Carolina Press, 1989) p. 190.