La Soviétisation du Caucase et la Politique de Staline du Diviser pour Régner

Au cours de l'automne de 1920, la République d'Arménie était dans une situation oppressante. L'armée nationaliste turque, commandée par Mustafa Kemal Ataturk, avait repris l'offensive contre l'Arménie, tandis que l'Armée Rouge avançait à l'est dans la guerre de soviétisation du Caucase. L'Arménie, qui après le génocide dans la Turquie ottomane était devenue le refuge ultime pour la population arménienne, était menacée d'annihilation totale. Le gouvernement arménien n'avait de choix qu'entre continuer la guerre sur deux fronts contre les Turcs et les Bolcheviques et risquer une destruction certaine, ou au moins réussir à sauver l'Arménie d'une destruction turque. Malgré cela, tous les Arméniens ne se satisfaisaient pas d'une reddition et auraient préféré que l'Arménie indépendante résiste à la soviétisation. Afin de recueillir l'assentiment public, les Bolcheviques promirent aux Arméniens qu'ils obtiendraient le Karabagh et les régions disputées du Nakhitchevan et du Zanguezour, tous trois appartenant de facto à l'Arménie (voir Carte 2), mais revendiqués dès cette époque par la RSS d'Azerbaïdjan. Cet engagement bolchevique figurait en fait dans une déclaration publiée le 30 novembre 1920 (le jour suivant la proclamation de l'instauration de la RSS d'Arménie) dans laquelle le nouveau gouvernement soviétique dans la RSS d'Azerbaïdjan déclarait que les régions du Haut-Karabagh, du Nakhitchevan et du Zanguezour étaient reconnus comme faisant partie de l'Arménie Soviétique.[39]

Carte 2

Mais bientôt, la situation allait changer en faveur des Azéris, tout particulièrement du fait de l'implication turque, La réalité était que les Bolcheviques à Moscou avaient eux aussi des projets fermes pour la Turquie, dont ils espéraient que la nouvelle République de Turquie, dirigée par Mustafa Kemal Ataturk, et avec l'aide de la Russie, qu'elle s'engagerait dans la voie du communisme.[40] Pour apaiser la Turquie, les Russes choisirent de donner le Karabagh et le Nakhitchevan, deux régions reconnues comme faisant partie de la République d'Arménie en 1919-1920, à l'Azerbaïdjan, les cousins de Transcaucasie les plus proches des Turcs (Traité de Kars entre la Russie et la Turquie, le 23 octobre 1921). Jusqu'alors, le Nakhitchevan n'avait réellement aucune frontière en commun avec la Turquie (voir les Cartes 5 et 6), mais le négociateur d'Ataturk parvint à persuader Moscou d'annexer une bande de terre étroite au Nakhitchevan en sorte d'avoir en commun, une courte bande frontalière (15 km) avec la Turquie. Le statut du Nakhitchevan ne pourrait pas non plus être changé sans le consentement exprès de la Turquie.[41] La décision a été prise par Joseph Staline, le Commissaire soviétique aux nationalités, comme le démontrent les protocoles de prise de décision publiés qui seront décrits avec plus de détails plus bas dans le texte. Le scientifique suédois Svante Cornell pense qu'il s'agit d'une concession faite par Staline à l'état turc nouvellement formé, face à l'hostilité d''Ataturk à tout arrangement territorial favorisant l'Arménie soviétique, parce qu'une Arménie forte pourrait avoir des revendications territoriales potentielles arméniennes envers la Turquie.."[42]

L'implication de Staline devint évidente lors du bizarre épisode au cours duquel le Karabagh fut cédé à l'Azerbaïdjan. Le 12 juin 1921, le Bureau du Parti Communiste du Caucase mit la question aux débats et adopta la solution suivante: "'sur le fondement de la Déclaration du Comité Révolutionnaire de la République Soviétique d'Azerbaïdjan, et conformément à l'accord entre la RSS d'Arménie et la RSS d'Azerbaïdjan, il est déclaré par la présente que le Haut-Karabagh fait partie dorénavant de la RSS d'Arménie."[43] Le représentant de l'Azerbaïdjan à la réunion avertit que la perte du Karabagh donnerait lieu à des activités antisoviétiques en Azerbaïdjan, mais sa déclaration n'affecta pas la recommandation de la Commission. Le Bureau du Parti Communiste convînt une nouvelle fois de revoir les recommandations de la Commission et de résoudre une fois pour toutes les conflits territoriaux de Transcaucasie. Le 4 juillet, le Bureau décida, par un vote majoritaire, de transférer le Karabagh à la RSS d'Arménie. Joseph Staline, en tant que Commissaire soviétique aux Nationalités, était présent lui aussi à la réunion, mais sans prendre part aux débats. On ne sait pas dans le détail, ce que Staline dit plus tard, mais la session une fois terminée, on pense que dans une réunion fermée et secrète, il a dit son opinion aux membres du Bureau sur la décision de transférer le Haut-Karabagh à la RSS d'Arménie. Le jour suivant, sans même aucune délibération ou autre vote formel, le Bureau déclara ce qui suit:
Etant donnée la nécessité d'une paix nationale entre Musulmans et Arméniens, et au vu des liens économiques entre le haut (montagneux) et bas Karabagh et de ses liens permanents avec l'Azerbaïdjan, le Haut-Karabagh reste à l'intérieur des frontières de la RSS azerbaïdjanaise, et a une large autonomie régionale avec comme centre administratif Chouchi, et devient une région autonome.[44]

Ainsi, sans donner aucune raison et de façon plus ou moins évidente, sur ordre de Staline, le Bureau revenait sur son vote majoritaire officiel de la veille et incluait le Karabagh comme une partie de la RSS d'Azerbaïdjan, dorénavant il est vrai comme une enclave autonome. Sur les raisons qui ont poussé Staline à inclure le Haut-Karabagh dans l'Azerbaïdjan, les spéculations sont nombreuses. Les arguments sur les liens économiques sont considérés comme discutables dans la mesure ou selon ce même argument, le Nakhitchevan aurait dû être restitué à l'Arménie, ce qui ne s'est pas produit. L'inclusion de la région dans l'Azerbaïdjan qui devrait garantir la paix entre Arméniens et Musulmans ( notons les termes employés, où figure, au lieu du mot Azéris le mot Musulmans) apparaît comme un argument tout aussi tiré par les cheveux, étant données l'histoire et les suites du conflit. L'historien Michael P. Croissant partage lui-aussi le point de vue d'autres chercheurs qui suggèrent que cela n'est rien d'autre que la politique du 'diviser pour régner' de Staline. Croissant soutien qu'en intégrant la région à l'Azerbaïdjan, la population arménienne était placée en situation d''otage' potentiel pour assurer la direction soviétique de la coopération de la RSS d'Arménie. En même temps, une enclave 'autonome' à l'intérieur de l'Azerbaïdjan pourrait servir comme une potentielle 'cinquième colonne' prosoviétique en cas de comportement déloyal azéri.[45] Pour être en mesure de réaliser ces vues et sceller ce qui était prévu, le 7 juillet 1923, Staline créa un Oblast (Province Russe): l'Oblast Autonome du Haut-Karabagh, avec son propre corps législatif et administratif (son propre soviet), mais placé sous l'autorité de la RSS azerbaïdjanaise. Ce statut donnait à la région un certain degré d'autonomie.[46] Mais Staline lui-même ne s'en tînt pas à ce changement. A cette époque, le Karabagh était adjacent à l'Arménie, et il fallait en tenir compte (voir Cartes 5 et 6). Les limites de l'enclave furent retracées pour séparer physiquement le Karabagh de l'Arménie (voir Carte 7). Ce redécoupage des frontières sépara physiquement le Karabagh de la région du Zanguezour, au sud-est de l'Arménie d'aujourd'hui. On eut recours par la suite à un découpage pour créer les trois enclaves de Kelbadjar (Karvajar, en Arménien), de Lachine et de Zanguelan placées dans la RSS d'Azerbaïdjan, mais en dehors des limites administratives du Karabagh. Et même les circonscriptions du nord du Karabagh de Shamkor, de Khanlar, Dashkaran et Gulistan (baptisée plus tard Chahoumian), dont la population de l'époque était arménienne à 90%, ont été découpées et séparées du Karabagh et mises à l'intérieur de la RSS azerbaïdjanaise.

Carte 5 Carte 6 Carte 7

De la même façon, Staline céda le Nakhitchevan à la RSS azerbaïdjanaise, en dépit du fait que cette région n'avait aucune frontière commune avec l'Azerbaïdjan et a toujours été admise historiquement comme étant une province arménienne. Le Nakhitchevan a été presque complètement vidé de sa population arménienne pendant l'ère soviétique. Pour y parvenir, le gouvernement azéri avait activement développé les politiques socio-économiques contre la population arméniennes de l'exclave autonome du Nakhitchevan et celle de l'enclave du Haut-Karabagh. Un recensement de 1979 a montré que vivaient au Karabagh 162 000 personnes, dont 123 100 (75,9%) étaient arméniennes et 37 300 (22,9%) azérie.[47] Les mêmes statistiques en 1923 montraient que 94,4% de la population était constituée d'Arméniens, alors que les Azéris représentaient 3% de la population.[48] Ce changement démographique a résulté des actes du gouvernement azéri tendant à discriminer les Arméniens pour les forcer à quitter le Haut-Karabagh et le Nakhitchevan. Entre autres chose, le gouvernement de Bakou refusait tout simplement d'investir des fonds publics pour la construction et le développement d'infrastructures au Haut-Karabagh. Les écoles arméniennes, les églises, les monastères furent fermés tandis que les émissions de télévision et de radio d'Erevan étaient interdites. Les places allouées pour y recevoir de l'éducation dans les institutions soviétiques supérieures étaient rarement accordées à la population du Haut-Karabagh et les diplômés arméniens de la RSS d'Arménie avaient du mal à procurer du travail dans les limites de la RSS d'Azerbaïdjan.[49]

Le conflit du Karabagh rendit nécessaire l'engagement des responsables politiques soviétiques jusqu'au moment de la dissolution de l'URSS. Dans une révision de la Constitution de l'Union Soviétique en 1977, la question du Karabagh fut également soulevée, ce qui prouve que le vieux conflit des années 1920 n'avait jamais été réglé ou oublié, mais tout simplement mis de côté par les gouvernements, à Bakou et à Moscou. La question était apparemment tout à fait urgente dès les années 1970, quand il devint urgent de porter la question au niveau ministériel où elle fit l'objet de débats enregistrés dans les minutes. Un extrait du protocole du Conseil des Ministres du 23 novembre 1977 en est une démonstration claire, et on peut y lire la déclaration intéressante suivante:
En conséquence de plusieurs facteurs historiques, le Haut-Karabagh a été artificiellement annexé à l'Azerbaïdjan il y a plusieurs décennies. Dans ce processus, le passé historique de l'oblast (la province), sa constitution ethnique, la volonté de son peuple, ou ses intérêts économiques n'ont pas été pris en considération. Les décennies ont passé, et le problème du Karabagh continuera à créer des désordres et l'hostilité entre les deux peuples, qui sont liés par une amitié ancienne. Le Haut-Karabagh (dont le nom en arménien est Artsakh) devrait devenir une partie de la République Soviétique Socialiste Arménienne. De cette façon, tout prendra sa place du point de vue du droit.[50]

Cependant, tous les signes indiquent que le problème n'a fait l'objet d'aucune action, soit parce que la volonté politique manquait ou simplement parce qu'ils ne réalisaient pas à quel point la question était sérieuse. En l'espace de dix ans, le conflit allait refaire surface avec tous les attributs d'une guerre..

Notes

39) Déclaration du Comté Révolutionnaire de la RSS Azerbaïdjanaise sur la Reconnaissance du Haut-Karabagh, du Nakhitchevan et de Zanguezour comme faisant partie Intégrante de la RSS d'Arménie (traduction non officielle). La reconnaissance a été publiée dans le journal Communist, Yerevan, December 7, 1920.
40) Paul Kolstø and Helge Blakkisrud, Living with Non-recognition: State-and Nation-building in South Caucasian Quasi-states, Europe-Asia Studies 60, no. 3 (2008), p. 486-487; "Karabakh and the South Caucasus," The Adelphi Papers 41, no. 338 (2001), p. 27; Human Rights Watch/Helsinki, Azerbaijan: Seven years of conflict in Nagorno-Karabakh (New York: Human Rights Watch, 1994), p. xvi.
41) Claude Mutafian, Karabakh in the Twentieth Century, in Chorbajian Levon, Patrick Donabedian and Claude Mutafian, The Caucasian Knot - the History and Geo-Politics of Nagorno-Karabakh (London: Zed, 1994); P. 112-113.
42) Svante E. Cornell, The Nagorno-Karabakh conflict (Uppsala: Institute of Eastern European Studies, 1999), p. 8.
43) Croissant, p. 19.
44) Ibid.
45) Croissant, pp. 19-20.
46) Pour les Droits et les Obligations d'une Région Autonome en URSS , voir Soviet Union, the 1977 Constitution , Part III, Chapter 11 (Bucknell University: Lewisburg, PA, 1996); http://www.departments.bucknell.edu/russian/const/1977toc.html
47) Galina Starovoytova, National Self-Determination: Approaches and Case Studies , Occasional Paper No. 27, Thomas J. Watson Jr. Institute for International Studies, Brown University, 1997.
48) For detailed account see V. Khojabekyan, The Reproduction and Migration of the Population of Armenia in XIX-XX Centuries , Yerevan, 2002.
49) Minorities At Risk Project, Assessment for Armenians in Azerbaijan , Center for International Development and Conflict Management, University of Maryland, 31 December 2006; http://www.cidcm.umd.edu/mar/assessment.asp?groupId=37301; See also Shahen Avakian, Nagorno Karabakh: Legal Aspects , Third Edition, Yerevan, 2010.
50) Extraits des Minutes du Presidium du Conseil des Ministres de l'URSS , Doc. 61:11-4133, 23 November 1977.