La Reprise du Conflit du Karabagh

Chute de l'Union Soviétique

La question du Karabagh a refait son apparition à la fin des années 1980, lorsque Michael Gorbatchev lança sa politique de perestroïka (reconstruction et réforme économique) et de glasnost (ouverture et liberté d'expression). Rompant avec l'autorité soviétique habituelle, cette détente a servi de catalyseur à divers conflits et débats refoulés qui n'attendaient qu'une occasion pour ressurgir.

Le commencement du conflit du Karabagh moderne est habituellement considéré comme une conséquence de la glasnost, lorsque la population à dominante arménienne du village de Chardakli du nord-ouest de l'Azerbaïdjan refusèrent d'accepter la désignation d'un Azéri comme directeur du village (octobre 1987). Les autorités locales réagirent à ce refus en imposant aux villageois des mesures cruelles, ce qui se termina en affrontements entre Arméniens et Azéris.[51] Selon les sources arméniennes, le but de ces mesures était de pousser les Arméniens à s'en aller. La nouvelle provoqua une manifestation d'un millier de personnes à Erevan pour protester contre le traitement fait aux Arméniens en Azerbaïdjan.[52] Il ne se passa que peu de temps avant qu'en Arménie, les Azerbaïdjanais ne commencent à ressentir la tension ethnique à l'intérieur du pays, et beaucoup furent finalement forcés d'abandonner leurs foyers ou choisirent d'émigrer par crainte que le conflit n'évolue négativement. La première vague de ces réfugiés atteignit l'Azerbaïdjan à la fin du mois de janvier 1988 et s'établit à Sumgaït, une ville industrielle au bord de la Mer Caspienne.

Le 13 février 1988, les Arméniens du Karabagh commencèrent à manifester dans leur capitale, Stépanakert, et appelèrent à l'unification avec la République Socialiste Soviétique Arménienne. Six jours plus tard, ils reçurent le soutien de manifestations de masse dans la capitale arménienne, Erevan. Le 20 février 1988, les représentants du Soviet du Peuple du Karabagh (l'équivalent d'un Parlement), par un vote de 110 voix contre 17, votèrent une résolution pour le transfert de la région à l'Arménie. Cet acte d'un soviet régional est sans précédent dans l'histoire de l'Union Soviétique, bien qu'en totale conformité avec la Constitution de l'URSS, en particulier avec l'article relatif au droit de sécession.[53] La décision fit sortir dans la rue des dizaines de milliers de manifestants, tant à Stépanakert qu'à Erevan, mais Moscou décida finalement (le 23 mars) de rejeter les demandes de réunification du Karabagh. En Azerbaïdjan, la réponse à ces demandes prit la forme d'actes brutaux, commis le 26 février 1988 par des nationalistes azerbaïdjanais à Soumgaït, la troisième plus grande ville du pays et sa seconde plus grande ville industrielle., sur la Mer Caspienne. Les Arméniens de Soumgaït furent attaqués dans leurs maisons, leurs lieux de travail et dans les rues. La persécution virulente des Arméniens dura pendant deux jours sans la moindre intervention des autorités azéries. Selon des personnes officielles au moins 32 personnes (26 Arméniens et 6 Azéris) ont perdu la vie avant que les troupes soviétiques mettent fin au carnage. Les massacres de Soumgaït ont été les premiers dans leur genre dans l'histoire de l'Union Soviétique, des personnes de nationalité azérie ayant pris part au massacre d'Arméniens azerbaïdjanais. Certains rapports sont révélateurs de la position des autorités azerbaïdjanaises vis à vis des pogroms de Soumgaït: on y lit que le comportement du peuple azerbaïdjanais ordinaire est "naturel, si ce n'est noble". La violence trouvait des encouragements chez des intellectuels azerbaïdjanais.[54]

Après les événements de Soumgaït, un transfert sans violence du Karabagh à l'Arménie devint impossible. Dans l'année qui suivit, tandis que Moscou hésitait sur la façon d'intervenir dans ce problème, de plus en plus d'Arméniens perdaient leurs illusions sur Gorbatchev et son programme de perestroïka, tandis que les Azerbaïdjanais étaient organisés dans un fort mouvement nationaliste anti-arménien. Il convient de relever un point extrêmement important et même fondamental de ce conflit : comment un processus de décision démocratique se transforme en conflit armé, et spécialement, comment on en vient, en Azerbaïdjan, à accuser l'Arménie d'être "l'agresseur" et "l'occupant". Une chose en tous les cas, est claire au vu de la description de l'enchaînement des événements qui précède: pas plus l'Arménie que les Arméniens n'ont pris les armes, se sont lancés dans un conflit armé avec le pays voisin ou voulu l'occuper. La population du Karabagh, en totale conformité avec le droit soviétique, mais ce qui est plus important encore, avec des moyens pacifiques et démocratiques, a exercé son droit à l'autodétermination, lorsque le 20 février 1988, elle votait pour l'unification de l'Oblast Autonome du Haut-Karabagh, OAHK, avec la RSS d'Arménie. Ce n'est que lorsque le gouvernement de Bakou a eu recours à la violence pour soumettre le mouvement du Karabagh que le conflit armé avec ses tragiques conséquences devint une réalité.

Bientôt, les attaques contre les Arméniens se répandirent à d'autres localités azéries. Les troubles atteignirent un sommet dans une tentative de pogrom dans la ville de Kirovabad, (aujourd'hui Gandja) dont le population arménienne était d'environ 100 000 personnes. Le 2 novembre 1988, des groupes agressifs d'Azéris affrontèrent les troupes soviétiques, qui cette fois, essayaient de protéger la population arménienne. Sur le nombre de victimes, les rapports sont peu concordants, en raison essentiellement que les instances soviétiques voulaient éviter toute aggravation du conflit en révélant le nombre exact de victimes. Le journaliste ukrainien Yuri Rost signale 40 morts, dont un tiers environ étaient des Azéris tués au cours des affrontements avec les militaires soviétiques.[55] Les pogroms eurent lieu bientôt dans la capitale Bakou. Pendant sept jours, à partir du 13 janvier 1990; des Arméniens étaient attaqués, parfois dans les rues, mais le plus souvent, dans leurs maisons. Les événements ont reçu le nom de "Janvier Noir" pour rappeler les sauvages assassinats de plus de 90 Arméniens, pour la plupart poignardés ou battus à mort. Le journaliste Robert Kushen de l'organisation Human Rights Watch écrit: "les événements n'étaient pas tous (peut-être même, pas du tout) spontanés, dès lors que les assaillants détenaient des listes d'Arméniens indiquant leur adresse." [56] Le journaliste du New York Times Francis X. Clines, qui se rendit à Bakou après les événements, a écrit: "De place en place, les fenêtres fermées par des planches clouées ou les murs noircis de suie marquent une habitation d'où les Arméniens ont été sortis de force par des émeutiers et leurs biens incendiés sur le balcon. L'église arménienne orthodoxe, dont le nombre des fidèles, terrorisés, s'est beaucoup réduit depuis les deux dernières années, n'est plus qu'une ruine calcinée. Un voisin rapporte qu'au début de l'année, que les pompiers et la police regardaient la scène sans intervenir, tandis que les vandales détruisaient l'édifice."[57] Ce qui a débuté comme un processus démocratique, par le vote des députés de l'OAHK, s'est terminé par des massacres brutaux. Une majorité d'Arméniens a rapproché les massacres de Soumgaït, Bakou et Kirovabad avec les préludes du génocide en Turquie qui a eu lieu au cours de la Première Guerre Mondiale. Mais cette fois, ils n'avaient aucune intention d'attendre immobiles et silencieux jusqu'à ce que le désastre leur tombe dessus.

A ce moment-là, un recensement, le dernier sous les auspices des Soviets, était en cours. Le recensement de 1989 indiquait qu'il y avait au Karabagh 192 000 personnes, dont 76% étaient Arméniens, 23% Azéris et pour le reste, des Russes, des Kurdes, des Grecs et des Assyriens (voir figure 1).[58] Ces mêmes chiffres, en 2008, indiquaient que la population de 139 900 habitants était constituée de 95% d'Arméniens et de 5% d'Assyriens, de Grecs et de Kurdes.[59] Tous les Azéris avaient été forcés de quitter la région.

Figure 1

1991 a été une année dramatique et décisive pour l'Union Soviétique et ses Républiques. Au cours du printemps, des tentatives furent faites pour introduire des nouvelles réformes afin d'éviter la dissolution de l'Union. Mais au sein du Parti Communiste, le mécontentement envers la politique de Gorbatchev ne cessait de croître. Cela se termina par un coup d'état avorté pour écarter Gorbatchev du pouvoir. Il devint rapidement évident que l'Union Soviétique avait dépassé le point de non-retour lorsque plusieurs républiques soviétiques commencèrent à quitter l'Union. La RSS d'Arménie prît à son tour la même décision, et le 21 septembre 1991, la RSS d'Arménie déclara son indépendance. Pour sa part, l'Azerbaïdjan hésitait jusqu'à finalement proclamer elle aussi son indépendance le 18 octobre. Le 25 décembre 1991, l'Union Soviétique avait cessé d'exister et Gorbatchev en déclara la dissolution.

Tout au long de ces temps chaotiques, la tension entre les Arméniens et les Azéris ne cessait de croître. Tandis que harcèlements et agressions se mutipliaient des deux côtés, des centaines de milliers de réfugiés étaient forcés de quitter l'Arménie et l'Azerbaïdjan. Comme dans d'autres ex-républiques soviétiques, la majorité des Arméniens de l'enclave autonome du Haut-Karabagh se prononça pour l'indépendance de la République du Haut-Karabagh par le référendum du 10 décembre 1991,. Des observateurs internationaux avaient été invités pour surveiller le déroulement du vote qui se déroula à Stépanakert et dans les régions d'Askéran, Hadrut, Martakert, Martouni et Chahoumian, 132 328 noms étaient enregistrés sur les listes électorales, et 108 736 habitants, 82,2% du total des personnes inscrites, prirent part au référendum. Pour la plupart, ceux qui n'avaient pas pris part au vote appartenaient aux communautés azéries, et c'est sur les exhortations de Bakou qu'ils boycottèrent le référendum. Les bulletins de vote étaient rédigés en arménien, en azéri et en russe, mentionnaient l'objet du vote et les mots "Oui" et "Non". Les résultats n'ont pas été surprenants et reflétaient bien le point de vue arménien: 108 615 participants avaient voté "Oui" (99,89% du total des votants), tandis que 24 voix s'étaient portées sur le "Non". 95 votes ont été déclarés nuls.[60] En même temps, des tentatives étaient faites par Moscou pour proposer un compromis sous la forme d'une autonomie plus poussée pour un Karabagh à l'intérieur des frontières de l'Azerbaïdjan; ce compromis fut rejeté par les deux parties. L'Azerbaïdjan entreprit alors une attaque militaire ouverte et à grande échelle contre le Karabagh, qui n'avait à cette époque ni armée, ni même aucune force armée. Equipés de fusils de chasse et d'armes récupérées au fur et à mesure dans les postes de police ou aux unités armées azéries, les Arméniens du Karabagh commencèrent à se doter de l'armement nécessaire à leur défense. Peu de temps après, l'Arménie déjà indépendante ne pouvait rester plus longtemps passive, les Arméniens formant des groupes de volontaires dans diverses villes et villages prirent part au conflit pour défendre la population arménienne du Karabagh. Une guerre totale entre le Haut-Karabagh et l'Azerbaïdjan avait commencé.

Comme il a déjà été mentionné, la décision de la population du Karabagh était en totale conformité avec la Constitution Soviétique, plus spécifiquement avec la Constitution Soviétique de 1977, et qui plus est, avec l'amendement porté en 1990, avant la dissolution de l'Union Soviétique. Selon une analyse faite en juin 2000 par le New England School of Law Center for International Law & Policy, le NESL, [Centre de l'Ecole de Droit pour la Politique et le Droit Internationaux de la Nouvelle Angleterre], "le Haut-Karabagh a un droit d'autodétermination, y compris un droit associé à l'indépendance, selon les critères reconnus par le droit international..." D'après cette analyse, en outre:
L'Azerbaïdjan prétend que l'indépendance politique du Haut-Karabagh viole le droit de l'Azerbaïdjan à l'intégrité territoriale. Mais on peut passer outre ce droit à l'intégrité territoriale lorsqu'un état ne se comporte pas lui-même "conformément au principe de l'égalité des droits des peuples et au droit à l'autodétermination" et ne permet pas à un peuple sujet "d'assurer son développement économique, social et culturel" comme l'exige l'Assemblée Générale des Nations Unies dans la Résolution 2625 (XXV). [61]

Cela démontre que la décision de la population du Karabagh pour l'indépendance est conforme, non seulement avec les lois de l'Union Soviétique en vigueur, mais aussi avec le droit des Nations Unies.

Il faut aussi relever que lorsque l'Azerbaïdjan a déclaré son indépendance envers l'Union Soviétique, il s'est présenté comme le successeur de la République d'Azerbaïdjan de 1918-1920.[62]Le point intéressant dans cette déclaration est qu'à cette époque, la Société des Nations n'avait jamais reconnu l'incorporation que l'Azerbaïdjan faisait du Haut-Karabagh à l'intérieur de son territoire. En outre, la nouvelle déclaration d'indépendance (Article 3) rejette clairement les engagements de l'Azerbaïdjan envers l'Union Soviétique, c'est à dire que selon ses termes, les décisions prises par Moscou sur l'Azerbaïdjan, celle qui inclut du Haut-Karabagh dans le territoire de la RSS d'Azerbaïdjan y comprise, sont nulles et non avenues. L'analyse du NESL confirme que la sécession du Haut-Karabagh s'est opérée conformément aux lois de l'Union Soviétique en vigueur. A la suite de la proclamation d'indépendance de l'Azerbaïdjan Soviétique, le 30 août 1991, le Haut-Karabagh s'engagea dans le même processus, adoptant à l'unanimité la "Proclamation de la République du Haut-Karabagh" dans les conseils parlementaires locaux du Haut-Karabagh et celui de la circonscription de Chahoumian adjacente peuplée d'Arméniens. La seule différence étant que dans le cas du Karabagh, l'indépendance a été proclamée non pas envers l'Union Soviétique, mais envers l'Azerbaïdjan. Cet acte était en totale conformité avec les lois en vigueur. En fait, selon la loi de l'URSS portant le titre "Loi de l'URSS Concernant la Procédure de Sécession d'une République de l'URSS" la sécession d'une république faisant partie de l'URSS donne le droit à une région autonome et aux régions à minorités concentrées qui s'y trouvent de poursuivre leur propre processus d'accès à l'indépendance.[63]

Selon cette même analyse:
Le 10 décembre 1991, la République du Haut-Karabagh a organisé son propre référendum sur l'indépendance en présence d'observateurs internationaux, Le résultat du vote a été une majorité écrasante pour la souveraineté du Karabagh. Cet acte du Haut-Karabagh, qui à ce moment-là faisait partie d'une Union Soviétique encore existante et internationalement reconnue, respecte dans son intégralité le droit soviétique en vigueur relatif à la sortie de l'URSS. [64]

Notes

51) Voir Claire Mouradian, The Mountainous Karabakh Question: Inter-Ethnic Conflict or decolonization Crisis in Armenian Review, Vol. 43 no. 2-3, 1990, p. 15.
52) See Elizabeth Fuller, Armenians Demonstrate for Return of Territories from Azerbaijan, in Radio Liberty Bulletin, October 20, 1987, p. 1.
53) Voir Chapter 8, Article 72 in Soviet Union, the 1977 Constitution , (Bucknell University: Lewisburg, PA, 1996); http://www.departments.bucknell.edu/russian/const/1977toc.html
54) Leonid Ia. Gozman, Elena Grigorenko, Patricia Ruzgis, and Robert J. Sternberg, The Last Empire: A Divorce in the Family of Nations, in Psychology of Russia: past, present, future (New York: Nova Publishers, 1997), p. 399.
55) Richard G. Hovannisian, Etiology and Sequelae of the Armenian Genocide, in George J. Andreopoulos (ed.), Genocide: Conceptual and Historical Dimensions (Philadelphia: University of Pennsylvania Press, 1994), pp. 111-140.
56) Robert Kushen, Conflict in the Soviet Union: Black January in Azerbaidzhan (Human Rights Watch, 1991), p. 7.
57) Francis X. Clines, Evolution in Europe; Russians Denied Refuge in Own Country, in The New York Times , 24 April, 1990.
58) Donald E. Miller and Lorna Touryan Miller, Armenia: Portraits of Survival and Hope (Berkley: University of California Press, 2003), p. 7.
59) The National Statistical Service of Nagorno-Karabakh Republic , Year Books: 2002-2008: Population, Stepanakert, 2010; http://www.stat-nkr.am
60) Liste des Observateurs, les résultats avec d'autres remarques sont disponibles au Nagorno-Karabakh Republic: Ministry of Foreign Affairs, Refferendum: Report: On the Result of the Refferendum on the Independence of the Nagorno Karabakh Republic, Stepanakert, 1991; http://www.nkr.am/en/referendum/42
61) Public International Law and Policy Group and the New England Center for International Law and Policy, The Nagorno-Karabakh Crisis: A Blueprint for Resolution, Boston, June 2000, p. 22; http://www.nesl.edu/userfiles/file/Center%20for%20international%20law%20and%20policy/nagorno.pdf
62) The Constitutional Act on the State Independence of the Republic of Azerbaijan, Baku, 18 October 1991; http://www.azerbaijan.az/portal/History/HistDocs/Documents/en/09.pdf
63) Public International Law and Policy Group and the New England Center for International Law and Policy, The Nagorno-Karabakh Crisis: A Blueprint for Resolution , Boston, June 2000.
64) Ibid. Il convient cependant de noter qu'aucun pays, République d'Arménie comprise, n'a reconnu l'indépendance du Karabagh. On pourrait penser qu'au moins le gouvernement arménien aurait dû reconnaître l'indépendance du Karabagh pour exprimer son soutien à la population arménienne. Quoi qu'il en soit, en dépit du fait que les deux derniers présidents soient Arméniens du Karabagh (R. Kotcharian et Serge Sarkissian, le gouvernement ), par égard pour le processus en cours de médiation de l'OSCE, s'est abstenu de prendre unilatéralement cette décision et a déclaré son intention, au contraire, d'attendre que les parties parviennent à un accord.