La Reprise du Conflit du Karabagh

Khodjalou

L'un des événements les plus discutés de la guerre est l'accrochage près de la petite ville de Khodjalou, au cours duquel 600 civils, parmi eux des femmes et des enfants, furent tués. En février 1992 la ville comptait quelques 6 000 habitants et était dotée du seul aéroport de la région. Khodjalou, distant d'une dizaine de kilomètres au nord de la capitale du Karabagh Stépanakert, était utilisé par les forces azéries pour le pilonnage des positions arméniennes et russes dans la capitale.[65] Les forces arméniennes du Karabagh lancèrent une offensive pour s'emparer de Khodjalou et neutraliser le bombardement de Stépanakert. A partir de là, les versions des événements qui ont suivi diffèrent quelque peu.

La partie azérie décrit l'incident comme un massacre délibéré et va jusqu'à employer le terme "génocide". On prétend que les forces arméniennes (les forces d'Arménie et du Karabagh), aux côtés des forces russes, ont délibérément massacré des civils et commis un génocide. Les survivants, qui s'efforçaient de fuir la ville, sont tombés dans une embuscade et ont été massacrés. On affirme que 613 personnes ont été tuées, dont 63 enfants et 106 femmes.[66]

Du côté arménien, cependant, on soutient que l'abandon de la base militaire et l'évacuation des populations civiles avaient déjà été demandés le 25 février 1992. Un corridor à l'est de Khodjalou avait aussi été ménagé à cet effet.[67] Les forces azéries n'en ont pas moins continué leur tir roulant d'artillerie sur Stépanakert. Lorsque les forces arméniennes, le 26 février, lancèrent l'assaut sur la ville, les autorités azerbaïdjanaises ont commencé à l'évacuer. Les forces armées azéries, mêlées aux civils qui s'enfuyaient par le corridor qui avait été ouvert, se sont servi des populations civiles comme boucliers humains. Au cours des échanges de tirs qui eurent lieu avec les forces arméniennes, plusieurs civils furent abattus. Dans ce contexte, il faudrait relever que le recours aux boucliers humains est interdit d'après l'article IV de la Convention de Genève (1949).[68]Cela peut sembler déplacé mais alors qu'il est interdit d'employer un bouclier humain, "attaquer des boucliers humains n'est pas un crime" par temps de guerre. Cette déclaration a été faite par un expert en droit international, Inger Östendahl, lors d'une interview portant sur les frappes aériennes contre les forces de Kadhafi en Lybie. [69]

L'organisation des droits de l'homme Helsinki Watch a confirmé que "les miliciens, encore en uniforme, quelques uns encore armés de leur fusil, étaient éparpillés dans la masse des civils."[70] Cependant, Human Rights Watch et l'organisation internationale des droits historiques et civils Memorial, ont rejeté l'argumentation arménienne selon laquelle les pertes de civils avaient résulté des tirs contre les forces azerbaïdjanaises qui utilisaient des civils comme boucliers humains. Selon ces organisations, les forces du Karabagh étaient "tenues de prendre des précautions pour minimiser les pertes civiles. En particulier, un camp doit suspendre une attaque s'il apparaît que l'attaque peut provoquer des pertes excessives de civils en regard des avantages militaires effectifs et directs escomptés."[71] La partie arménienne conteste également le nombre de victimes, et évoque les nombres contradictoires de victimes mentionnés sur les documents officiels du gouvernement.[72]Il a été à présent prouvé que plusieurs photos parmi celles présentées comme des personnes tuées sont en réalité des images de victimes de la guerre du Kosovo et constituent donc une falsification de documents dans la campagne menée contre la partie arménienne.[73]

Il y a un autre aspect de l'événement qu'il convient de mentionner, celui de la politique intérieure de l'Azerbaïdjan. Les luttes de politique interne de l'Azerbaïdjan seraient une cause sous-jacente de ces événements. Le Front National Azerbaïdjanais, un parti d'opposition azerbaïdjanais est accusé d'avoir mis en scène le massacre de Khodjalou pour forcer le président de l'époque Ayaz Mutalibov à abandonner le pouvoir, un but qui a été atteint le 6 mars 1992.[74] Peu après sa démission, Mutalibov a donné une interview à la journaliste tchèque Dana Novinafika Mazalova publiée dans le quotidien russe Nezavisimaya Gazeta (2 avril 1992), dans laquelle il est revenu sur les circonstances de son éviction et les événements de Khodjalou.[75]Dans cette interview, Mutalibov a déclaré que peu après la nuit de l'assaut sur Khodjalou, les rapports internes remis au gouvernement ne faisaient état que de quelques victimes. Cependant, certains membres du gouvernement firent en sorte que l'information sur les événements de Khodjalou soit tenue secrète, le temps d'arranger les choses pour forcer Mutalibov à quitter la présidence. Cette version trouve une confirmation dans les déclarations de survivants de Khodjalou. Mutalibov a déclaré que les militaires avaient refusé que les résidents soient évacués après les avertissements arméniens qu'une offensive était sur le point d'avoir lieu et après l'appel à évacuer la vile. Tandis qu'ils avaient évacué le bétail, les résidents se virent refuser d'être transportés tout au long de la semaine qui précédait l'offensive militaire. Mutalibov s'était lui-même interrogé quant aux détails des atrocités arméniennes. Il s'était étonné: "pourquoi les Arméniens auraient-ils ouvert le feu alors qu'ils avaient pris soin de ménager un corridor humanitaire? D'autant que ces événements se sont produits près d'Aghdam, où se trouvaient à ce moment-là, des forces [azéries] en nombre suffisant pour secourir les civils."[76] Les sources azéries nient la thèse de Mutalibov et soutiennent que la partie arménienne a déformé la vérité, alors que ni la journaliste ayant fait l'interview ni le journal l'ayant publiée n'étaient arméniens, mais respectivement tchèque et russe. La version de Mutalibov a gagné en crédibilité à la lumière des deux événements suivants. Le premier de ces événements, c'est l'assassinat du journaliste azéri Chengiz Mustafayev alors qu'il recueillait des informations sur le Haut-Karabagh. Les circonstances autour de cette mort ne sont pas éclaircies; selon certaines sources, peu de temps avant sa mort, il recueillait des informations sur une thèse selon laquelle les meurtres de civils à Khodjalou seraient une provocation du Front National Azerbaïdjanais. Le principal parti d'opposition de l'époque voulait pousser Moutalibov à la démission.[77] Mustafayev était l'un de ces journalistes qui, tout de suite après les événements, se rendirent sur le site et firent des prises de vue des corps à deux jours d'intervalle (29 février et 2 mars). Selon ces reportages, il y a, entre les prises de vues à l(une et à l'autre des dates, des différences appréciables entre les blessures portées par le corps des victimes et leur emplacement sur le sol. Cela tendrait à montrer qu'ils avaient été disposés entre les deux prises de vues pour montrer que les responsables de la tuerie étaient les Arméniens. Le second événement, c'est l'arrestation du journaliste azéri Eynulla Fatullayev, rédacteur en chef du journal azerbaïdjanais Realny Azerbaïdjan, Fatullayev, qui s'était rendu au Haut-Karabagh en 1992 pour enquêter sur les circonstances de la tuerie de Khodjalou. Il avait écrit par la suite dans un article que les forces azéries étaient complices de l'assassinat des civils. Il a critiqué lourdement les autorités azerbaïdjanaises pour avoir intentionnellement empêché le retrait des civils, alors qu'elles avaient organisé l'évacuation du bétail.[78] Fatullayev laisse entendre qu'avant tout, le bain de sang a été organisé par le Front National Azerbaïdjanais pour démettre Mutalibov. Le texte qui suit est un extrait de ses notes qui a été publié par la Cour Européenne des Droits de l'Homme: Cependant, pour être tout à fait honnête, j'admets avoir rencontré il y a quelques années quelques refugiés de Khodjalou, provisoirement installés à Naftalan, qui m'ont ouvertement avoué que, à la veille de la grande offensive des troupes russes et arméniennes sur Khodjalou, la ville avait été cernée [par ces troupes]. Et même plusieurs jours avant l'attaque, les Arméniens avaient constamment averti les populations de la préparation de l'opération à l'aide de haut-parleurs, en conseillant que les civils abandonnent la ville et sortent de l'encerclement par le corridor humanitaire le long de la rivière Karkar. Selon les propres termes de réfugiés de Khodjalou, ils ont emprunté le corridor et il n'y a aucun doute, les soldats arméniens positionnés derrière le corridor n'ont pas ouvert le feu sur eux. Quelques soldats des bataillons du NFA [Front National d'Azerbaïdjan, un parti politique], pour une raison ou pour une autre, avaient conduit une partie des [réfugiés] en direction du village de Nakhitchevanik, contrôlé à ce moment-là par le bataillon arménien d'Askeran. L'autre groupe de réfugiés fut frappé par des tirs d'artillerie [alors qu'il atteignait] la région d'Aghdam.[...] Il apparaît que les bataillons NFA ne recherchaient pas la préservation des civils de Khodjalou, mais plutôt une effusion de sang pour parvenir à l'éviction de Mutalibov [le premier président d'Azerbaïdjan]...[79]

Fatullayev a été arrêté en avril 2007 et condamné à huit ans et demi de prison pour diffamation envers l'armée azerbaïdjanaise.[80]Ce n'est que sous la pression d'Amnesty International et à la suite des condamnations de la Cour Européenne des Droits de l'Homme que Fatullayev a été libéré le 26 mai 2011. A cette date, il avait purgé quatre ans sur sa condamnation à la prison.

Notes

65) Stuart Kaufman, Modern hatreds: The Symbolic Politics of Ethnic War, Cornell University, New York, (Cornell Studies in Security Affairs), 2001, pp. 49-66.
66) The State Commission on prisoners of war, hostages and missing persons, Genocide: The Khojali genocide, Baku, 2005; http://www.human.gov.az
67) Nagorno Karabakh Republic, The War of 1991-1994, quotations from newspaper Nezavisimya Gazeta , April 2, 1992.
68) International Committee of the Red Cross , Convention (IV) relative to the Protection of Civilian Persons in Time of War. Geneva, 12 August 1949; http://www.icrc.org/ihl.nsf/INTRO/380?OpenDocument
69) Folkrättsexpert: ’Krigets lagar accepterar civila offer, Svenska Dagbladet, 18 March 2011; http://www.svd.se/nyheter/inrikes/folkrattsexpert-krigets-lagar-accepterar-civila-offer_6020999.svd. 70) Helsinki Watch, Bloodshed in the Caucasus: Escalation of the Armed Conflict in Nagorno-Karabakh, New York, September 1992, p. 21.
71) Holly Cartner (Director of Human Rights Watch), Response to the Armenian government's letter regarding the city of Khojali, Nagorno-Karabakh, 23 March 1997, Helsinki.
72) Hayk Demoyan and Levon Melik-Shahnazaryan, The Khojalu Case: A Special Dossier , Yerevan, 2004; http://budapest.sumgait.info/khojaly/main.htm
73) Pour une série d'images et de preuves, visiter le site Internet Khojaly: The Unseen Chronocle of Forgery and falsification, Xocali.net; http://www.xocali.net
74) Ibid.
75) Pour une Traduction en anglais, voir Ayaz Mutalibov was expatriated for the truth about Khojaly, Xocali.net ; http://www.xocali.net/EN/ayaz-mutalibov.html
76) Depuis 1992, Mutalibov est exilé et vit à Moscou.
77) Chingiz Fuadogly Mustafayev, Committee to Protect Journalists , 15 June 1992; http://www.cpj.org/killed/1992/chingiz-fuad-ogly-mustafayev.php
78) Fatullaev Karabakh Diary (fragments), "They Managed to Evacuate the cattle, but not the People," Xocali.net ; http://www.xocali.net/EN/realazer.html
79) European Court of Human Rights, Case of Fatullayev v. Azerbaijan , (Application no. 40 984/07), Final Verdict, Strasbourg, 22 April 2010; http://www.icj.org/img/CASE_OF_FATULLAYEV_v_AZERBAIJAN.pdf
80) Imprisoned journalist Eynulla Fatullayev was released on May 26, 2011, Amnestyinternational.org, May 26, 2011; http://www.amnestyusa.org/our-work/cases/azerbaijan-eynulla-fatullayev?id=1181071