L'Accord de Cessez-le-feu de 1994 et les Tentatives de Solution Pacifique

Destruction des Vestiges Historiques et Révisionnisme Historique

La guerre de l'information qui avait lieu au cours du conflit s'est encore intensifiée après l'accord de cessez-le-feu, dès lors que chaque camp essaie d'affirmer ses droits sur le Haut-Karabagh. Il n'est pas surprenant que les argumentations aient été politisées pour promouvoir encore plus les intérêts respectifs. Cependant, la discussion portant sur certains aspects tend à échapper au contrôle et certains ont commencé à recourir à de la pure falsification de l'histoire pour démontrer leur droit historique sur la région. L'argumentation azérie a même dépassé les frontières du Karabagh, dans la mesure où on y apprend que l'Arménie actuelle est un territoire historique azerbaïdjanais. Cela englobe à la fois le Karabagh et le Nakhitchevan.[94] L'argumentation de ces discussions est quelquefois tellement faible et mince qu'il n'y a nul besoin de connaissances approfondies sur le sujet pour se rendre compte que les arguments sont soit fortement déformés, soit sortis complètement de leur contexte.

En complément de leur insistance sur le terrain historique, la parie azérie a pris des mesures encore plus radicales pour effacer les indices historiques, pour en un mot éradiquer physiquement toutes les traces qui peuvent confirmer une présence arménienne dans la région du Karabagh et dans ses alentours. La destruction des monuments arméniens et des édifices a commencé dans les années 1960, mais depuis 1996, le gouvernement d'Azerbaïdjan a intensifié cette campagne, mettant en œuvre une destruction systématique des monuments arméniens sur son territoire pour effacer toute trace de la présence arménienne. C'est ce qui s'est passé au Nakhitchevan en particulier, dans la crainte que les Arméniens, comme c'est le cas au Karabagh, déposent une revendication sur le Nakhitchevan, qui jusqu'en 1923, avant que Staline ne le cède à la RSS d'Azerbaïdjan, faisait partie de l'Arménie.

Une réelle tragédie s'est produite en décembre 2005, lorsque l'armée azerbaïdjanaise, dans une ultime étape, a rasé l'ancien cimetière arménien de Djoulfa, une ville sur la frontière avec l'Iran. Le cimetière contenait l'une des plus riches collections de Khatchkars (de l'Arménien khatch-kar croix-pierre), une modèle de monument spécifiquement arménien. Des centaines de ces monuments de pierre, pouvant dater du 5ème siècle, ont été broyées par les excavateurs conduits par les soldats, leurs débris chargés sur des camions et évacués pour céder la place un stand d'exercice de tir. Le processus a été filmé dans son intégralité par un prêtre arménien depuis l'autre côté de la frontière, au nord-ouest de l'Iran.[95] Selon le Conseil International des Monuments et des Sites (ICOMOS), le gouvernement azerbaïdjanais avait déjà enlevé 800 khatchkars en 1998. Même si a destruction a été interrompue à la suite d'une protestation de l'UNESCO, un département culturel des Nations Unies, la campagne a été reprise quatre ans plus tard en janvier 2003, ce qui a fait dire à ICOMOS, "le cimetière vieux de 1 500 ans a été complètement rasé". L'année 2005 a marqué l'achèvement de la destruction de Djoulfa.[96] En dépit de la preuve évidente que constituent vidéos et photographies, le président azerbaïdjanais Ilham Aliyev a qualifié ces faits de "mensonge absolu"[97], interdisant un peu plus tard à une délégation d'information du Parlement Européen de visiter le site.[98] Le 5 décembre 2010, l'Association Américaine pour la Promotion de la Science (AAAS) a publié un rapport sur la destruction du cimetière. Par l'étude d'images satellites, AAAS a pu confirmer la destruction complète du cimetière avec ses khatchkars.[99] Les autorités azerbaïdjanaises continuent à nier cette destruction.

L'Azerbaïdjan a de son côté accusé les Arméniens d'actes similaires et prétend que des monuments historiques azerbaïdjanais, dans les territoires sous contrôle arménien, ont été détruits. Les fondements de telles allégations sont cependant plutôt limités.et peuvent être réduits à une liste qui n'est considérée comme une preuve que dans très peu de résolutions d'organisations internationales (Nations Unies et Parlement Européen); des résolutions essentiellement approuvées par les seuls membres turcs et azerbaïdjanais de ces organisations.[100] Cette liste comporte non seulement beaucoup de monuments historiques, mais aussi des musées, des bibliothèques et d'autres immeubles d'institutions d'état qui auraient été détruits. Ces accusations sont portées en l'absence d'indices concrets et aucune preuve de l'intention de destruction n'est rapportée. Presque tous ces objets étaient situés dans des zones ciblées par les tirs d'artillerie venus des deux camps ou des lieux de combats rapprochés. L'examen des objets présentés dans les listes azerbaïdjanaises montre clairement que ce ne sont pas seulement les objets décrits qui sont en ruines ou sont endommagés, mais également tout ce qui se trouve autour. Cela signifie qu'il est probable que les origines des dommages subis par ces objets sont dans les combats et les tirs mutuels, et non le fait des seuls Arméniens après le cessez-le-feu. Le défaut de reconstruction et de réparation sur les constructions ravagées par la guerre a évidemment accéléré la détérioration de ces immeubles, mais cela concerne toutes les constructions de la zone considérée et non spécifiquement la chose de grande valeur elle-même. Cela ne veut pas dire que toutes les accusations azéries sont fausses, mais l'absence d'indice solide ne donne aux allégations de vandalisme arménien qu'un caractère de preuve indirecte, de généralisation. Il n'y a pas de preuve réelle que les Arméniens aient délibérément détruit des monuments et des constructions pour effacer toute trace dans la région. Par contre, les accusations arméniennes sont fondées sur des preuves graphiques, des photographies et des vidéos, qui démontrent l'intentionnalité de la destruction des monuments, en temps de paix et en dehors des zones de combat. C'est le cas par exemple du cimetière de Djoulfa au Nakhitchevan avec les centaines de croix-pierres historiques, qui se trouvait pour le moins éloigné de la zone de combat, et dont la destruction ne peut être imputée aux batailles.

L'Azerbaïdjan accuse les Arméniens d'un acte d'éradication des monuments azerbaïdjanais d'une autre nature, en soutenant que les monuments arméniens et les églises de la région appartiennent en fait aux Chrétiens albanais, c'est-à-dire aux prédécesseurs des Azéris musulmans d'aujourd'hui. De telles allégations, cependant, n'ont pas de lien avec la réalité et n'ont reçu aucune confirmation en dehors des cercles azéris et turcs, comme la signature des résolutions mentionnées plus haut le met en évidence. Un argument similaire est avancé concernant la Mosquée Bleue (1786) d'Erevan, la capitale arménienne. Au cours de la seconde moitié des années 1990, la Mosquée Bleue a été restaurée, bénéficiant de dons du gouvernement iranien. La restauration a été critiquée par la partie azerbaïdjanaise, qui soutient que la mosquée est azérie et a été délibérément modifiée pour cacher sa véritable origine.

Notes

94) Voir, entre autres, un article sur la décision du Parlement Azerbaïdjanais de création d'une commission chargée d'étudier le processus de création de l'Arménie d'aujourd'hui: Azerbaijan Parliament to Establish Commission to Study Historical Reasons of Giving Irevan to Armenia,Trend.az, 1 February 2008; http://en.trend.az/news/politics/1125093.html
95) Pour des Images et des Vidéos voirArmenica.org Cultural vandalism or rape of the story?, 25 December 2005; http://www.armenica.org/history/se/old-jougha
96) Stephen Castle, 'Azerbaijan' flattened 'sacred Armenian site, The Independent, May 30, 2006, Sarah Pickman, Tragedy on the Araxes, inArchaeology.org, 30 June 2006; http://www.archaeology.org/online/features/djulfa/index.html
97) Ilham Aliyev, All historic, cultural monuments state-protected, statementAssa-Irada, 14 April 2006; http://www.bakutoday.net/aliyev-all-historic-cultural-monuments-state-protected.html
98) Stephen Castle, Azerbaijan 'flattened' sacred Armenian site, published inThe Independent, 30 May 2006; http://www.independent.co.uk/news/world/europe/azerbaijan-flattened-sacred-armenian-site-480272.html
99) American Association for the Advancement of Science (AAAS),High-Resolution Satellite Imagery And The Destruction of Cultural Artifacts in Nakhchivan, Azerbaijan, Washington DC, December 5, 2010; http://www.aaas.org/news/releases/2010/1208azerbaijan.shtml
100) See, among others, Parliamentary Assembly,Destruction of Azerbaijani historic monuments, 22 January 2008; http://assembly.coe.int/Documents/WorkingDocs/Doc08/EDOC11501.pdf